Internet des objets : attention au départ (petit guide pratique)

L’Internet des objets, tout le monde en parle. Beaucoup, et souvent à propos de technologie. Mais le sujet de fond de l’Internet des objets n’est pas plus les réseaux LPWAN (Sigfox ou LoRa) que HTML ou IP n’ont été les bases de réflexions pour définir l’impact du web. Les standards technologiques s’imposeront tôt ou tard. L’enjeu de fond réside dans la définition de nouveaux usages et de nouveaux modèles économiques, dans la transformation de l’entreprise et sa capacité à supporter la formidable tension de chaîne de valeur qui s’annonce.

Quelques conseils pour prendre un bon départ.

 

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Le décalage entre maturité perçue et maturité réelle

L’adoption massive des objets connectés est marquée par un paradoxe. Rarement les perspectives de croissance d’un domaine émergent n’ont été aussi pharaoniques (et floues il faut bien le dire, avec des estimations de 26 milliards d’objets en 2020 selon le Gartner et le double selon Cisco), et pourtant l’activité est aujourd’hui globalement limitée (à quelques exceptions près) à quelques projets visibles, beaucoup de pilotes, et au travail pédagogique de la presse qui tient son rôle de chauffeur de salle.

 

Le domaine des objets connectés ressemble aujourd’hui un peu à ses amis qui viennent dîner et vous disent toutes les 10 minutes qu’ils arrivent dans 10 minutes.

Soyons clairs, l’émergence du sujet s’est faite par la petite porte (les objets grands publics), sur des environnements techniques peu matures et des propositions de valeurs parfois douteuses. Cette phase a permis de diffuser l’idée et d’acclimater le marché. De faire la « preuve du concept » hors du monde industriel qui utilise ce type de solutions depuis plusieurs années.

 

Même si l’idée est un peu gênante (et donc peu exprimée), le marché des objets connectés (comme tout marché émergent), poursuit son parcours sur la « Hype cycle » de Gartner et réalise tranquillement sa descente vers le « Through of disillusionment ». Rien de grave au contraire, c’est le signe d’une maturité qui s’affirme. “Preuve du concept” d’accord, mais la “preuve de valeur” reste encore à démontrer.

 

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Concentrer l’attention sur les sujets structurants

Comme l’explique clairement Isabelle Jarniou dans cet article, le focus est pour le moment placé au mauvais endroit.

Faute de mieux, tout le monde parle d’Internet des objets grand public alors que le fond du sujet réside dans l’application aux entreprises, en particulier aux entreprises industrielles.

Par facilité, tout le monde parle de technologie, alors que la clé réside dans l’usage, les modèles économiques et la capacité des organisations à adopter ces nouveaux modèles. Mais il est plus facile de mener des débats byzantins sur l’émergence de standards techniques que de repenser la relation client, les chaînes de valeurs ou la capacité de l’organisation à supporter des processus collaboratifs très intégrés et transversaux.

Voici pourtant quelques un des sujets qui seront les bases de l’émergence réelle des objets connectés :

  • La définition d’usages, en commençant par des sujets “évidents” : gérer des actifs peu accessibles, en mouvement, chers, dont les pannes entraînent des problèmes de sécurité et/ou des risques majeurs. En bref, capter de la valeur sur ce qui peut rendre les journées des opérationnelles difficiles et fait perdre beaucoup d’argent à l’entreprise. Les gadgets grands publics ont certainement donné de mauvais réflexes en appliquant l’inverse de cette règle. Ce premier pas permettra de penser des usages originaux et progressivement de passer d’innovations incrémentales (améliorer ce qui existe) à des innovations de rupture (créer des maillons originaux dans la chaîne de valeur).

 

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Le modèle Internet industriel de la SNCF

 

  • Des modèles économiques viables. Tant que les standards ne sont pas définis, le domaine des objets connectés est régi par une logique « à façon » (un objet pour un usage unique ou presque), et des investissements et coûts opérationnels conséquents, avec le risque d’échec inhérent à un domaine émergent. De quoi en refroidir plus d’un. C’est précisément dans cette optique que les usages doivent aujourd’hui correspondre à une production de valeur évidente, claire et objectivable.
  • Des capacités de financement. Les objets connectés ne sont pas des sujets technologiques mais directement liés au métier de l’entreprise. Ce sont aujourd’hui majoritairement les directions opérationnelles qui financent ce type de projet. L’investissement et le risque sont encore souvent trop élevés pour ces directions métier (on est encore loin d’un modèle “object as a service” et d’une logique de charge opérationnelles à l’usage – Opex – comme dans le modèle cloud). On pensera alors à des financements par des tiers (organismes de financement) ou du co financement en partenariat avec les startups proposant ces solutions, avec comme contre-partie des conditions particulières concernant la propriété de la solution, l’exploitation totale ou partielle des données ou de la valeur produite… De nouveaux modèles sont à inventer.
  • La capacité de l’organisation à absorber et à tolérer la logique que sous-tendent ces nouveaux modèles. Capter des données traitées dans le cadre d’un processus isolé n’est qu’un début. L’horizon de l’Internet des objets est une tension de l’ensemble de la chaîne de valeur. En d’autres termes, si la donnée d’utilisation de vos produits par vos clients vous permet de connaître instantanément la valeur que vous leur fournissez réellement, elle n’a de sens que si le marketing, la R&D, les appros, le SAV,… sont capables de réagir à la même vitesse. L’Internet des objets met du logiciel, une logique de « livraison en continu », dans tout. Si un dysfonctionnement est détecté dans un produit, la mise à jour du firmware deviendra un moyen privilégié de le résoudre au plus vite. Tout cela fait appel à des transversalités (fonctionnement en commun de département traditionnellement cloisonnés) et des processus d’innovation qui demandent des adaptations culturelles.

 

La chaîne de valeur de M. Porter

La chaîne de valeur de M. Porter

 

  • L’existence de standards bien entendu, tant au niveau des plate-formes que des réseaux et des capteurs,… Cette standardisation ne concernera d’ailleurs pas que le matériel ou le logiciel lié à son fonctionnement. Des plate-formes comme Predix (General Electric) se positionnent en véritables places de marchés qui permettront de définir et partager les solutions métier les plus performantes. Le modèle de l’Internet des objets sera bien à terme un modèle « as a service ».

Ces évolutions de fond se préparent longtemps à l’avance, comme une course de fond. C’est même le point crucial : l’Internet des objets entraîne une transformation de long terme qui se prépare indépendamment des orientations technologiques que le marché prendra de toute façon.

 

Bien lancer la transformation vers l’adoption de l’Internet des objets

Voici quelques conseils (non exhaustifs) pour transformer votre organisation :

  • Démystifiez en réalisant un ou deux pilotes sur des périmètres identifiés et raisonnables. Adoptez des méthodes d’innovation et d’idéation classiques (design thinking / value proposition design et lean canvas, pour citer les plus classiques) : observez et comprenez les besoins, identifiez les gisements de valeurs (problèmes / opportunités), concevez des solutions en équipes puridisciplinaires (transversales) et prototypez pour évaluer la viabilité.
  • Faites face au « dilemme de l’innovateur » de Clayton M. Christensen (voir les billets de Philippe Silberzahn sur le sujet) en pensant que votre organisation va inconsciemment chercher à éliminer ce qui ne lui ressemble pas. Evitez que vos pilotes ne se limitent à des initiatives permettant de se donner bonne conscience en se disant que « ici aussi on innove », tout en rangeant ces jolis prototypes dans des tiroirs à oubli. Mettre de côté toute innovation qui ne rentre pas dans le modèle de référence de l’entreprise ouvre la porte aux disruptions technologiques de concurrents qui auront tôt fait de rattraper les technologies classiques, puis de les surpasser. En terme pratique, sponsorisez les initiatives à haut niveau dans l’organisation pour éviter “l’effet Kodak” (concevoir puis mettre de côté une innovation de rupture qui sera captée par d’autres et qui finira par tuer votre propre marché).

 

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Le dilemme de l’innovateur de Clayton M. Christensen

 

  • Trouvez le bon équilibre entre l’initiative pilote isolée et l’inscription formelle de l’Internet des objets au plan de transformation ambition 2040… La gouvernance porte, mais son poids peut tuer aussi. Résumons en disant qu’a minima, l’Internet des objets doit être sérieusement envisagé comme une composante majeure de ce que pourront devenir à plus ou moins long terme votre métier et votre entreprise.
  • Ne minimisez pas l’impact de l’Internet des objets tant pour les métiers (l’impact sur les processus opérationnels peut être radical) que pour l’IT (la question du niveau d’adhérence, d’intégration avec votre système d’information existant, va se poser et le débat demande du doigté).
  • Traitez sereinement du sujet de la sécurité. Il sera très différent selon la nature des données gérées, des objets, de leur exposition physique. Donc faites preuve de pragmatisme avant de figer l’ensemble du sujet Internet des objets dans des discussions théologiques. Ceci dit soyons honnêtes, le sujet de la sécurité a été négligé par les acteurs de l’Internet des objets jusqu’ici, et les erreurs de certains (dont OVH a payé les pots cassés malgré lui encore récemment) jettent le doute sur tous. La sécurité doit se penser dès la conception, elle se conçoit “by design” selon des règles et des principes dont la plupart sont connus et ne demandent qu’à être appliqués sérieusement.
  • Déployez les transversalités dans l’entreprise. C’est sans le doute le point le moins visible mais le plus critique. Les objets vont tendre la chaîne de valeur, et l’entreprise doit pouvoir y résister, ainsi qu’à la nouvelle intensité de collaboration qui va s’ensuivre. Les objets vont véhiculer vite et en masse des données concernant la valeur produite par l’entreprise. L’organisation doit évoluer pour être en mesure de traiter ces informations, réagir et s’adapter à la nouvelle donne.

 

Vous l’aurez compris, les enjeux sont nombreux et complexes. Ne cherchez pas à tout faire, soyez pragmatique, tout en gardant les grands axes en tête. L’Internet des objets n’est “rien d’autre” que le vecteur d’une transformation majeure. Une transformation qui se prépare dès aujourd’hui.